
Sylvain Fesson
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Cet album « Sonique-moi » de Sylvain FESSON est sorti en avril 2021, en autoproduction. Il nous emporte dans un road trip intérieur. La course au bonheur qui voyage entre violons et boucles électro. C’est une incantation en jeux de mots souples et libres , la culture rock dans les lignes baignée de sons transgénérationnels.
Il faut savoir reconnaître la chance que nous avons de respirer et il en est fort question dans cette écriture qui nous attache tant à l’humanisme.
La note blues est bien vivante dans ces ambiances qui retracent une pérégrination intérieure. Le cœur d’un humain amoureux de la vie, qui reconnaît ses ressources par les regards et les souvenirs qui le submergent.
Des astres bienveillants, au creux d’un poème qui passe, bercée de ses modestes et sincères notes en ballade.
Sylvain Fesson inspiré d’héritages folk américains nous propose un autre moment différent ; « Violaine ». C’est beau, doux et psychédélique.
Cet album « Sonique-moi » de Sylvain FESSON, est un recueil de pièces musicales, de poésie empreintes. Un journal de bord, une succession de bouts de vie. Plaisirs humains simples et éternels.
La gourmandise de l’autre et le goût de l’authentique beauté, y prennent la prose.
GUILLAUME D’ARSÈNE
Album disponible par correspondance : 15 € frais de port compris
commande en direct à l’adresse mail suivante :
sylvainsf@laposte.net
Sylvain Fesson - Sonique-moi
Sylvain Fesson - Violaine
Sylvain Fesson dévoile une nouvelle facette de son prochain album
Avec « Caprice des Dieux », Sylvain Fesson, accompagné à la guitare par Vivien Pézerat, dévoile le 4ème extrait de son prochain album, « Origami », dont la sortie est prévue en 2023.
Après « Ciel de Shoah », « Amy » et « Center Parcs » , cette nouvelle chanson, ici dans une version live, éclaire la solidité acoustique des compositions d’un album qui s’annonce, par ailleurs, dense et aventureux.
SONIQUE-MOI, 1er album, 12 titres, en vente en CD
AMY, 2e album, 6 titres, dont 5 disponibles en clips sur Youtube.
ORIGAMI, 3e album, 9 titres, disponible en CD 2023
Il n’y a pas d’attente, il n’y a que des moments à partager. Sylvain nous conte la maladresse ;qui est tout l’art de rester soi-même. Alors laissons-nous aller en divagation avec lui jusqu’à Six o’clock, pour observer la majesté des oiseaux, avant de se reposer des tumultes de la vie.
« La rencontre entre Radiohead et Daho »
Sylvain Fesson, tu es auteur, compositeur, interprète, journaliste, cette passion pour les mots est-elle pour toi une évidence ou un parcours pour arriver à un résultat recherché ?
N’étant pas quelqu’un de » connu « , on va dire pour simplifier que personne ne sait que je suis « auteur, compositeur, interprète et journaliste », je me dois donc de préciser moi-même un peu mon parcours pour poser les choses, le contexte, le cadre. A rebours a donne ça : j’ai 42 ans et ça fait 7/8 que je fais des chansons, guère plus. Je dis bien « faire des chansons » et pas « faire de la musique », c’est important, et je reviendrai peut-être ou sans doute sur ce point. Je me souviens que j’avais 33 quand j’ai écrit ce que je qualifierai « ma première chanson ». Je m’en souviens parce qu’après coup je me suis bêtement dit que c’était un âge symbolique, pas anodin ! D’ailleurs un jour, il n’y a pas si longtemps, ces dernières années je dirais, j’ai lu je ne sais plus où que : « Ce qu’on commence à 33 ans nous accompagne tout au long de notre vie. » Tiens, d’ailleurs spontanément ça me fait écho à ce que m’avait dit un jour Ben Harper en interview. Il m’avait dit, en gros : « Dans la musique, le plus dur, c’est d’arriver à continuer jusqu’à 35 ans, si tu arrives jusque-là, tu as fait le plus dur, ça veut dire que tu continueras. » Il avait 49 ans quand il m’a dit donc il disait ça d’expérience, vraiment. Et moi c’est marrant parce que, en un sens, j’ai commencé tout ça – la musique, la chanson – à l’âge où d’autres arrêtent. Parce que la vie d’adulte, les copains qui s’éloignent, le train-train, le travail, la vie de famille… Bref, je me souviens que j’avais 33 ans quand j’ai écrit le premier texte dont j’ai ressenti intimement, intuitivement, avec force, que je devais le dire, l’extérioriser, l’oraliser, le faire passer dans ma voix et mon corps et donc, quelque part, le mettre vraiment dans le monde. Vraiment j’ai eu cette sensation-là. Elle ne concernait que moi mais je l’ai senti profondément comme ça. Ce texte-là était différent, il marquait un basculement, parce que j’étais à un basculement. Ce texte on peut aujourd’hui l’entendre dans le morceau « Sonique-moi » qui donne son nom à mon premier album, réalisé avec Arthur Devreux. Le basculement c’était justement le fait de devoir me réinventer, de passer à une autre vision de la vie, un autre regard sur les choses, un autre regard sur moi-même, et à une autre forme d’expression. Cela faisait plus de 10 ans que j’avais basé et orienté une grande partie de ma vie sur mon intérêt et même ma passion pour le journalisme musical. Je pratiquais cela en free-lance, en indépendant, à la pige comme on dit. A la « wanagain » quoi ! En autodidacte chevronné, j’ai toujours fonctionné comme ça à l’aventure, au flair, la vista, et quand je trouve un truc qui me parle et me transcende, transforme, bah du coup je bosse comme personne. Et disons que voilà, d’un point de initiatique, entre 22 et 33 piges j’avais réussi à vivre un beau parcours de journaliste pop-rock. J’avais réussi en faisant le moins de compromis possible avec moi-même à forger une approche et une écriture qui avait su séduire des magazines ambitieux (Rollingstone, Libé, Technikart, Chronicart, Gonzai, GQ, Philomag…) et aussi je m’étais pris de passion pour l’exercice de l’entretien, non pas de l’interview non, mais de l’entretien, vraiment de la discussion, fleuve, à bâtons rompus, avec les groupes que je rencontrais et qui était surtout des groupes que j’aimais voire que j’admirais puisque c’était moi qui la plupart du temps choisissais les sujets sur lesquels j’écrivais. Et donc voilà, j’avais réussi à avoir des discussions passionnantes avec quasiment la plupart de mes idoles on va dire, disons le franchement, j’avais un beau tableau de chasse en la matière, qu’on peut entrevoir sur un site que j’avais créé et qui est malheureusement un peu en jachère, parlhot.com, et je sentais que j’en avais fini avec ça. J’aurais dû pérenniser la chose, certains voulaient que je continue là-dedans, ils adoraient mes entretiens. Je pense qu’ils y trouvaient ce plaisir qu’il y avait à lire les grandes interviews type Inrocks de la fin des années 80 et du début des années 90 – avec un surplus d’humour ceci dit ! – mais je n’ai pas pu, ce n’était plus mon mojo, mon envie. Moi j’avais atterri en mode impro sur le journalisme et la critique musicale parce que, à vrai dire, je voulais écrire et vivre poétiquement. A la base c’était ça ma vibe : écrire me drivait depuis que j’avais 15/16 ans, mais dans mon coin, comme une œuvre au noir si je puis dire, un work in progress, un déroulage de pelote pas claire, j’écrivais des poèmes qui restaient dans des tiroirs et dont la plupart étaient d’ailleurs inachevés… Et, sous couvert de journalisme, écrire subjectivement sur la musique des autres m’a permis de me rapprocher progressivement de plus en plus de la poésie jusqu’à trouver ce point de jonction et de confiance (littéraire, humaine, etc.) où je me suis dit qu’il fallait enfin que j’embrasse ce tiroir poétique, qu’il éclate au grand jour. Bref, c’est comme si le journalisme ça avait été comme faire du vélo avec des petites roulettes (et je renie aucunement le journalisme et je ne dis pas cela pour rabaisser cette pratique, je ne dis pas qu’elle est en-dessous de l’activité de chansonnier ou de chanteur, pas du tout, ce n’est pas comme ça que je me formule les choses et d’ailleurs j’y consacre encore du temps avec plaisir et ne suis pas loin de considérer certains de mes entretiens comme de véritables œuvres d’arts donc bon… !) et voilà maintenant j’étais prêt à faire du vélo tout court, faire le grand saut : assumer ma voix et mon écriture en tant que auteur et interprète. En tant que poète et chanteur. Bref, en tant qu’artiste comme on dit pour résoudre facilement le problème d’étiquette ! Donc voilà, hum, tout ça pour dire, en résumé, que ma passion pour les mots n’a jamais été une évidence mais le fruit d’un parcours apparemment très freestyle. Les mots ne sont d’ailleurs pas ma première passion mais ça, c’est une autre histoire… Ou une autre question et, ouf, tu ne l’as pas posée !
Tu t’entoures des bonnes personnes pour mener au bout tes projets, musiciens, photo, clip : comment évolue le processus de création : tu crées et tu soumets à ton équipe ou c’est un travail en commun à chaque projet ?
Il n’y a pas de processus créatif type, et il n’y pas d’équipe pré-établie même si maintenant, comme j’ai un petit bout de parcours musicalement, que j’ai quand même réalisé trois albums en autoproduction et encore bien plus de chansons qui sont pour l’instant orphelines de disques et même d’albums qui attendent de se finir, hé bien il y a des lignes qui se dégagent, des façons de faire qui se dessinent, des gens qui sont venus, partis, et d’autres qui sont restés et qui sont amenés – en tous cas je le souhaite, le plus longtemps possible – à le reste.
Déjà la question c’est qu’est-ce qu’une bonne personne apte à m’entourer ? Chacun peut répondre à cela de manière multiple et totalement différente car chacun est singulier mais pour moi, bien évidemment, comme je viens initialement des mots et que je ne suis pas instrumentiste et que je vais vers la musique, il faut que mon collaborateur soit un musicien-compositeur et qu’il soit réceptif et même désireux que l’on mélange ma matière et sa matière. Tu vois ? Et il faut qu’il soit vraiment pleinement ok avec ça au point qu’au final, d’une certaine manière (je sais c’est dur de dire cela mais je le dis et je le dis d’autant plus que cela signifie que sa musique est vraiment bonne, que la symbiose a opéré), au point que d’une certaine manière dans l’inconscient de l’auditeur il en soit presque oublié. Car on est en France donc c’est comme cela, on a un foutu vedettariat basé sur le chanteur et n’ont pas l’entité de groupe donc on a tendance à sacraliser la chanteuse ou le chanteur et comme on est issu d’un pays qui a une tradition littéraire et une langue très musicale et articulée (j’insiste sur les deux), une langue où le sens frappe les sens et l’intellect, chez nous ce sera au final toujours essentiellement le texte et la voix que l’on retiendra, qui auront la plus grande force d’incarnation. Donc il faut réussir à trouver des compositeurs qui sont en désir (je ne vois pas d’autre mot) de faire des chansons avec moi parce qu’ils aiment ce que j’écris, ils aiment ma voix, mes idées de mélodies, ce que je cherche à exprimer et construire, en chansons et aussi en clips, etc. C’est tout un bins’, c’est pas juste des chansons si j’ose dire. Donc voilà, ils faut qu’ils croient en mon pouvoir de faire des chansons par leur entremise et vice-versa. Et ça ne se décrète pas, je veux dire, on ne trouve pas des collaborateurs comme ça en claquant des doigts ou en passant une petite annonce, c’est des hasards comme on dit, ou des synchronicités de parcours, des amitiés, des rencontres, presque des amours en un sens parce qu’on partage des choses vraiment profondes et qu’on crée des choses à deux, voire à trois ! C’est des relations où il y a de la maïeutique au sens où ils m’aident à accoucher d’un truc, qu’on s’aide à accoucher d’un truc. Ce sont mes sages-femmes ! Et j’ai une chance infinie de les avoir auprès de moi.
Une fois ceci dit, pour répondre plus concrètement à ta question, c’est donc un projet commun à chaque disque et à chaque fois un projet où on pourrait avoir l’impression que c’est moi qui créé et qui soumet ce que je fais au compositeur mais où en fait le sens et la primauté de l’échange est plus complexe que ça. Laisse-moi te donner des exemples concrets si tu veux bien.
Sur Sonique-moi, mon premier album, j’ai fais toutes les voix et les textes et Arthur Devreux a fait toutes les musiques. Mais l’album est né parce qu’il a découvert mes textes et qu’il a eu un jour eu envie de m’enregistrer en train d’en dire deux ou trois au micro et ensuite de composer des musiques dessus et on a vu que ça marchait donc on a continué ainsi jusqu’à faire 12 chansons. Mais qui est à initiative du processus ? Est-ce lui parce qu’il découvre mes textes et qu’il a la curiosité d’enregistrer ma voix et de voir ce qu’il pourrait composer autour ? Est-ce moi parce que ce sont mes textes et ma voix qui ont à chaque fois déclenché l’inspiration et l’écriture des musiques qui les accompagnent ? Donc n’ai-je fait finalement que les textes et la voix ? Et n’ai-je pas concrètement mis mon nez dans la direction artistique et les arrangements ? Voilà, au final on pourrait détailler tout cela que ça ne rendrait pas compte du grand mélange qui a eu lieu et qui seul importe. Qui seul répond. Il y a eu magie. Et c’est ça qui est bien, quand la création du truc nous échappe, qu’elle est quelque part le fruit d’un nous, d’un truc plus grand que nous. Tout ça semblait vouloir se faire et on a réussi à faire que se fasse ce qui semblait vouloir se faire.
Je pourrais multiplier indéfiniment les exemples de ce genre, car ça a été idem quand j’ai monté mon groupe, Kistram, et également pareil quand j’ai fait mon deuxième et mon troisième album sous nom nom, que j’abrège d’ailleurs maintenant sous l’intitulé Sf. Si tu me permets donc, pour finir là-dessus, je vais juste te dire un peu comment ça s’est passé pour mon 3e album, Origami, vu qu’il va sortir là, au tout début de l’année 2023. Sur ce disque c’est Vivien Pézerat qui a fait toutes les musiques. Et l’album est né parce qu’un jour chez lui il m’a fait écouter tout un tas de bouts d’instrumentaux qu’il avait faits et laissés en plan dans son ordi. Il a accepté de me filer tout ça pour que je travaille dessus. A force de les écouter j’ai écris des textes dessus, des lignes de voix, j’ai fantasmé la suite des morceaux, etc. Et voilà pendant 6 ans on s’est ambiancé en se renvoyant la balle à ce sujet, jusqu’à aboutir à des morceaux de plus en plus structurés, écrits, définitifs, etc. et in fine voilà, on a fait un album de 9 titres avec ces chutes de home-studio qui sans mon initiative ne seraient sans doute jamais rien devenus. En tous cas ils ne seraient pas devenu ce disque, Origami. Et en même temps, ce disque ne se serait jamais faits si Vivien ne les avait pas pondu et s’il n’avait pas accepté de jouer à ce jeu terrible (au sens de terriblement excitant, stimulant et parfois fatiguant aussi) de m’accompagner durant 6 ans à en faire les meilleures chansons que j’entendais que cela pouvait et devait être (et qui plus est avec son accord, avec la validation qu’il l’entende aussi).
Mais depuis quelques temps le processus tend à se clarifier et se simplifier je dirai. Et potentiellement il tend à se résumer à ceci : je fais entendre à mes compositeurs actuels la chanson a cappella, c’est-à-dire que j’ai déjà écrit et structuré tout le texte en couplets/refrains (et pont, si besoin, j’ai trouvé mon chemin vocal de A à Z à travers ça, donc voilà ils reçoivent le texte, la voix et également quelques idées de mélodies, riffs ou gimmicks qui vont peut-être pouvoir les mettre sur la voie musicalement car ils doivent maintenant trouver le fil musical, la composition mélodique (souvent de guitare) qui va accompagner et donner véritablement chair à tout ça. Mais voilà pour moi la chanson existe déjà.
Pour moi, comme disait Bashung au même stade de l’aventure (je sais que je prends le risque qu’on me dise que je me compare à Bashung mais oui, je me compare à Bashung, autant se mesurer aux meilleurs, surtout quand on s’en rend compte bah qu’on n’y peut pas grande chose, que c’est juste qu’on fonctionne de la même manière, qu’on a des cerveaux et sensibilités foutus comme ça…), donc pour moi à ce stade là des choses, a cappella, la chanson existe déjà, et la musique n’est qu’une formalité. Elle n’est pas encore acquise et elle va peut-être un peu avoir son mot à dire, c’est-à-dire modifier en retour l’a cappella et le textes, les affiner, les remodeler, mais voilà je sais qu’elle va arriver, que le plus dur est fait, car ça chante déjà, ça raconte déjà, il y a déjà un tout : un début, un milieu, une fin.
Et l’équipe est toujours mouvante au sens où mon idée, mon envie et ce qui a lieu c’est ça : faire à chaque fois un album avec un compositeur différent. Ça ne veut pas dire qu’au cours de cette trajectoire il n’y a pas des collaborations qui s’installent et se pérennisent. C’est le cas de celle avec Vivien Pézerat par exemple qui m’accompagne aussi dans mon groupe Kistram où il nous aide au niveau réalisation sonore. C’est le cas par exemple, dans une autre mesure, de Jon Toad, chanteur du groupe Casse Gueule qui a monté certains de mes clips et qui continue d’être un précieux allié et « spirit partner » pour tout ce que je continue à faire. Au fil du chemin tu arrives à t’entourer de gens comme ça, cools, sincères, exigeants, des gens à qui tu peux montrer tes trucs et qui font d’ailleurs de même de leur côté, et chacun essaie de se faire avancer, d’être de bon conseil pour l’autre. Mais c’est vrai qu’au-delà de ça, pour Sf, j’aime bien changer de compositeur à chaque disque. Et c’est ça mon équipe, tous ces compositeurs qui m’accompagnent : Achod Papasian avec qui je compose pour Kistram, David Gallois avec qui je compose mon 4e album « solo », Hadrien Simeray avec qui je « compose » dorénavant mes clips…
L’écriture à travers la musique, les thèmes abordés souvent persos mais à la fois universels, un regard sur la vie et son évolution au travers des années, sont-ils pour toi un moyen de décrire ton passage en tant qu’être humain afin d’en laisser une trace ou un moyen de toucher du doigts des sujets sensibles pour mieux alerter et sensibiliser les gens ?
On m’a parfois demandé quels étaient les thèmes de mes chansons et j’avoue que la plupart du temps j’ai du mal à répondre parce que je trouve ça dur de synthétiser mon champ d’inspiration en thèmes bien distincts. Mais si j’essaie à tête reposé, oui, je peux le faire, je peux conceptualisé un peu le truc et empaqueté les thèmes des chansons dans des boîtes pseudo-hermétiques. Alors il y aurait des boîtes et des sous-boîtes. La plus grande boîte bien-sûr comporte l’étiquette « amour ». Comment être soit-disant dans la poésie et dans la chanson sans chanter l’amour de quelque manière que ce soit ? Je ne vois pas. Après, il y a vraiment plusieurs manière de le faire, plusieurs angles, plusieurs portes d’entrées. En ce qui me concerne je dirai qu’il y a les chansons d’amour à dominante sentimentale (plus souvent tristes qu’heureuses), les chansons d’amour à dominante charnelle (qui ne sont pas exemptes de tristesse mais qui comportent plus souvent de la joie, de la jouissance tout simplement) et les chansons d’amour à dominante existentielles (celles où je me penche sur ma personne à l’exclusion de tout être et pose mon regard sur ma vie, sur la vie, sur… le fonctionnement de l’univers ahahah !). Voilà, ça c’est une grande boîte et elle pourra presque tout englober si je poussait le bouchon. C’est les chansons que je qualifie d’intimes. Et puis il y a une autre boîte qui pourrait comporter la mention « société », et qui concerne des chansons où je parle plus de mon regard sur les autres, sur ce qu’on partage tous en tant que collectif humain, d’un point de vue sociétale, politique, la marche du monde et ce qu’on en fait, donc c’est moins des chansons sur le « je » et plus des chansons sur le « nous », je déplace le curseur. Et dans ce cas-là, même si ce sont toujours des chansons qui ont un côté « critique », qui expose une situation ou un sentiment problématique, elles ont plus de chance de pouvoir le faire avec un registre qui peut être celui de l’humour, même si c’est un humour noir, et elle peuvent même parfois se teinter de joie, c’est dire ! La tentation ce serait donc aussi de faire une grande boîte qui distingue les chansons tristes des chansons joyeuses, mais ce n’est pas si évident ! Je me rappelle à ce propos d’un entretien avec Robert Wyatt où il me disait précisément – enfin je résume de tête – ceci : « Les gens pensent que mon album Rock Bottom parle ou part de l’accident qui m’a conduit dans un fauteuil roulant, de ce trauma-là, mais pas du tout, et d’ailleurs la musique n’a jamais à voir avec le sentiment de joie ou le sentiment de tristesse… » Il disait habilement à sa manière que tout cela, encore une fois, est plus mélangé que cela, moins binaire qu’il n’y parait.
Ah et non, bien sûr, il n’y a pas de grande boîte avec l’étiquette « mauvaises chansons » : toutes les chansons qui me viennent sont de belles chansons sinon elles ne viennent pas ! C’est le fameux syndrome du plus beau bébé du monde comme le dit mon ami et confrère Jon Toad du groupe Casse Gueule (que je vous conseille). Ce syndrome est très important, il mériterait un livre entier, mais ouf, tu ne me poses pas la question !
Comment pourrais-je donc retomber sur mes pieds et revenir plus fermement à ta question ? Je suis parti en sucette et circonvolution parce que déjà je n’aime pas l’utilisation qui est généralement faite du mot « universel » et « univers » dans le milieu artistique. Franchement, excuse-moi, mais je trouve en général que son utilisation est aberrante, indécente. En quoi l’inspiration d’untel ou d’unetelle et de ma pomme serait (jusqu’à preuve du contraire) « universelle » ? Qu’est-ce que l’univers a à voir là-dedans ? A priori rien. A la base, enfin d’un point de vue matérialiste, cartésien, je suis censé n’avoir rien d’universel en fait. Je suis censé en être coupé de l’univers. Je suis censé être juste un être humain étiqueté, assigné par pleins de trucs (nom, prénom, nationalité, corps, travail, orientation sexuelle…). Moi je suis juste un gars originaire de et vivant dans la région parisienne, j’insiste, un francilien, pas un parisien (nuance de taille ahah !), issu d’une classe plutôt moyenne tendance prolétaire (ou l’inverse), qui parle français, qui a telle culture ou pas… Bref, je suis caractérisé par plein de choses qui me différencient de plein de gens à la fois en région parisienne alors en France et dans le monde je t’en parle même pas. Et ce que je fabriquerais ce serait universel ? Cela vaudrait pour tous les êtres humains ? Tu vas me dire que je cherche la petite bête en prenant l’expression au pied de la lettre mais moi je trouve ça intéressant d’ouvrir ce truc, je trouve que ça mérite d’être posé, pesé, tu vois ?
Parce que oui, en fait paradoxalement à tout ça, bien évidemment, j’essaie d’atteindre des choses qui me semblent (mais ça c’est sûrement l’illusion, celle du plus beau bébé du monde évoquée plus haut) pouvoir être commune à la plupart des êtres humains et justement leur permettre de se retrouver, de communiquer en quelque sorte. Alors j’essaie d’atteindre quoi ? Bah la vérité de l’émotion, l’absolu de ce truc, rendre compte de la tangibilité de mon âme émue… Ah voilà, j’ai lâché deux grands et gros mots peut-être, enfin un surtout : l’âme !
Ouais bah voilà, je pourrais dire ça : avec mes albums, mes clips, mes chansons et tout ça je ne cherche pas à décrire mon passage biographique ici, non je crois pas, pas du tout, et si au passage je donne l’impression de le faire sachez que primo c’est une illusion ou que, deuxio, je le fais parce que c’est un passage obligé, un véhicule pour exprimer autre chose, tu vois ? C’est que je le fais parque ça fait partie du « je », je suis obligé de passer par ma peau et personne, par ma propre et sale et belle et laide petite catharsiset pour éventuellement accéder à autre chose… C’est Leonard Cohen qui disait qu’au fond : « Les chansons c’est le musée des sentiments ». Alors une trace oui, mais au sens d’une maison, d’une habitation où chacun va ensuite pouvoir se faire sa vie et se sentir bien, où il va pouvoir reposer son âme. Comme si t’y étais pas. Où qu’il était bien en compagnie de ton âme justement. Donc oui, donner corps à ce qui ne se voit pas, à ce qui n’a pas facilement le droit de cité et qu’on est pourtant 8 milliards d’individus à partager sur Terre : l’amour, le cœur, l’âme…
Je sais, ça fait totalement bidon de le dire comme ça mais au fond c’est vrai : la preuve c’est que même quand je fais une chanson qui semble engagée, qui semble avoir un message social hé bien en fait elle n’a pas de message, elle porte juste un regard sur une réalité et c’est la mise en avant combinée de ce regard et de cette réalité qui comptent et font émotion, y’a pas de message, y’a jamais de faite-ci, faite-ça, pitié non, ce serait prendre les gens pour des cons, et me sortir du lot, or non, d’une certaine manière on est tous dans la mélasse bien qu’on soit tous similaires et différents, tu vois ?
Ouais, ce que j’essaie de partager c’est l’amour, j’ai toujours porté cet élan déclaratif en moi, déclarer l’amour ça m’a toujours semblé être le truc le plus cool et fort et sensé de la vie… Et je me suis vite aperçu qu’en fait, ce serait compliqué à vivre vu le monde dans lequel on est… Que c’était mal vu, mal reçu… Mais c’est plus facile pour moi de vivre et de le vivre maintenant que je fais des chansons donc. Parce que ça fait partie intégrante de mon identité. Je l’ai pleinement assumé et intégré. Je l’exprime. Donc ce que j’essaie de partager c’est l’amour, qu’il vienne de moi ou pas de moi d’ailleurs. Qu’elle vienne du vide. Du vide non vide de la vie (sourire)
Je m’explique. Et pour cela je vais passer par l’entremise de Jacques, un jeune auteur-compositeur-interprète super talentueux et bien plus connu que moi (je te conseille son album L’Importance du vide). Lui, un jour j’ai adoré parce qu’en interview il a osé me dire que ce qu’il préférait avec l’inspiration c’est quand il avait vraiment l’impression qu’il recevait des idées qui n’était pas de lui. J’ai trouvé ça super. C’est totalement ça. Et ça rejoint ce que je te dit depuis tout à l’heure sur l’amour ou le mélange de la création, etc. C’est qu’en fait, véritablement, quand tu as la chance d’être inspiré bah tu reçois des concepts, des étincelles, des idées mais ça ne vient pas vraiment de toi, ce n’est pas toi qui mentalement te dit : « Ah il me faut une chanson » ou « J’ai vécu ça et j’ai envie de l’exprimer en chanson », non c’est pas comme ça, parfois c’est un peu comme ça, mais le meilleur c’est quand tu as un truc qui vient d’ailleurs et qui se pose sur toi et tu sens que ça ne vient pas ni de ton cerveau ni de ton vécu. Là tu sens que c’est de l’amour, que c’est de la vie mais ça ne vient pas de toi en tant que « je », ça ne vient pas de ta personnalité, ça vient d’ailleurs. D’où le fameux « je est un autre » de Rimbaud. On n’est jamais uniquement ce qu’on croit être. Je ne suis pas juste Sylvain Fesson et tu n’es pas juste Harrys. On est plus que ça. Et je trouve que les chansons parlent de ça, qu’elles ont un rapport privilégié à ça. Que les (bonnes) chansons c’est vraiment l’art de la visitation quoi.
La musique évolue, la façon d’écrire évolue, les moyens de communication et de la consommer aussi, quel est ton regard sur tous ces changements et la place de ceux qui ont un réel discours, une démarche artistique singulière ?
Ils sont noyés. Ils sont exclus. Poussés hors cadre. J’ai eu cette discussion il y a peu avec Mirwaïs, le compositeur de feu Taxi Girl et qui a fini par composer pour Madonna. Parce que lui, qui vient de l’underground et qui est toujours travaillé par ce sentiment de la singularité et du bas de l’échelle, du déclassé qui veut avoir droit au chapitre, ça l’intéresse vraiment cette question. Et il voit bien, clairement, comme il me le disait qu’on est passé du 80/20, c’est-à-dire du rapport 80% de mainstream VS 20% d’indie (mainstream qui servait alors à financer l’indie), rapport encore valable au milieu des années 90, à un plus probable (et encore, si on est gentil) 98/2 aujourd’hui. C’est-à-dire que, pour résumer, il n’y a quasiment plus d’indépendant, plus d’artistes singuliers. Enfin si, il y en a encore un peu qui sont signés, qui sont sur des labels, mais ils sont tombés dans un goulot d’étranglement économique, ils ne représentent plus que des niches. Musique de niche, culture de niche, parole de niche, public de niche. (Et niche ça rime avec…) Bref, l’écart entre la musique pop vulgairement commerciale et la musique pop d’auteur si j’ose dire s’est creusé, ratiboisé. Parce que maintenant les moyens d’expositions réels, puissants, massificateurs sont aux mains de structures qui ne veulent plus perdre leur temps à développer les nouveaux Beatles, les nouveaux Kate Bush, les nouveaux Nirvana, ou les nouveaux Radiohead. On s’en parlait y’a pas plus tard qu’hier avec une consœur totalement indé comme moi, c’est-à-dire auto-produite (parce que c’est ça aujourd’hui la réalité finalement, à quelque chose près les vraies indé sont les artistes auto-produits), une consœur qui s’appelle Jan Youri (et dont je te conseille vivement d’écouter les chansons) : sauf à avoir du fric ou être rentier (hé oui, la musique pro est un sport de bourgeois) avec les nouveaux outils de home studio et de communication 2.0 on est poussé à tout faire nous-mêmes en mode couteau-suisse et c’est fatigant. C’est parfois excitant d’être au four et au moulin, de faire l’écriture, l’enregistrement, la direction artistique, le mix, le mastering, le démarchage scénique, la communication, le graphisme, etc. C’est cool de faire soi-même son truc dans les moindres détails si on en a le temps, l’envie, le talent, l’argent, etc. Mais y’a des choses qu’on a parfois envie de déléguer parce que c’est vraiment pas le kif, genre les questions administratives, monter une structure, dealer avec le fabricant les histoire de pressage, mettre ses morceaux sur les plateformes numériques tout ça pour que dalle… Ouais, tout ça parfois ça pèse. C’est trop concret, dur, business, limitant. Mais en même temps faut l’accepter. C’est la réalité. Enfin on pourrait en parler pendant des heures, détailler tout cela, noircir le tableau… Aujourd’hui socialement la musique n’a plus le drive sur la société. Enfin la musique, je veux dire les groupes, les songwriters. Ce n’est plus réellement ce qui fait rêver et qui fédère. Regarde, l’autre jour j’entendais s’exprimer ce pauvre Billy Corgan des Smahsing Pumpkins sur je ne sais plus quel site et il disait : « O la la, c’est relou parce qu’avant j’étais en concurrence avec Nirvana et Pearl Jam, mais c’était cool, c’était le présent qui se tirait la bourre, l’émulsion du moment, mais aujourd’hui je ne suis plus simplement en concurrence avec eux mais avec tout le back catalogue que l’internetisation de la musique vintage, c’est-à-dire sa remise à jour et au goût du jour, a permis. Et que donc il est en fait en concurrence avec les Beatles, Pink Floyd, AC/DC, etc. Mais je dirai que c’est encore pire que ce qu’il pense ou enfin que ce qu’il dit. C’est-à-dire qu’aujourd’hui le pouvoir attractif de la musique pop est détrôné par le pouvoir attractif du smartphone et de tout ce qu’il permet de faire d’autre que d’écouter (ou même de faire) de la musique. C’est-à-dire qu’aujourd’hui on n’a plus vraiment, plus facilement le temps d’écouter de la musique. Tu connais cette question : « Quel disque emmènerais-tu sur une île déserte ? » Hé bien à une certaine époque on se la posait parce qu’on avait encore volontiers des moments d’oisiveté, d’île déserte, on n’était pas encore envahi et biberonné par toutes ces technologies qui ont accéléré le rythme de nos vies. On en parle régulièrement avec des amis mélomanes : est-ce que tu prends encore le temps d’écouter des disques ? On se rend compte que c’est presque aussi dur que de prendre le temps de lire un livre. Que c’est devenu peu ou prou la même question, la même chose. Et peu me disent : oui, j’y arrive. Ceux qui y arrivent sont souvent ceux qui ont un boulot à la cool et sont célibataires et sans enfants !
Bref, mon regard là-dessus est lucide je crois : il s’agit de réaliser le bon diagnostic sur l’époque, les forces en présence. A priori les conditions ne sont pas réunis pour qu’un groupe style Radiohead/Nirvana puisse casser la baraque et refaire un hold-up cross-over indie/mainstream. C’est le moins que l’on puisse dire ! Idem, a priori ça semble mal barré pour qu’on refile de l’argent à un type pour qu’il fasse une arrière à la Gainsbourg/Bashung. Le monde a changé et tout cela existe déjà. Tout cela a été fait donc ça ne peut pas être refait, tu ne peux pas avoir les mêmes attentes, tu vois ? Mais qu’est-ce qu’il se passe si au fond de toi tu te sens de cette trempe-là aujourd’hui en 2022. Qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qu’il te reste comme aventure ? Bah c’est de tenter quand même tout ce qui est en ton pouvoir et de voir ce qui se passe. De toute façon aujourd’hui il y a tellement plus important que les enjeux artistiques et les éventuelles carrières là-dedans que ça me semble juste normal, tu vois ? Il faut qu’on se consacre à autre chose. On doit se consacrer à d’autres choses. Donc voilà, musicalement, artistiquement, une part de moi accepte tout à fait de se dire : acceptons la décroissance de nos attentes en la matière. On a grandi avec un monde pop mais il n’existe plus, il est derrière nous. Next. (C’est pour ça que souvent je suis un peu gêné, fâché, râleur, quand je vois tous ceux qui se targuent de te conseiller de quand même trouver le succès avec ta musique en faisant-ci, en faisant-ça, je trouve que c’est de la poudre aux yeux, qu’ils inventent leur métier et bouffent – si jamais ils y arrivent hein – sur le dos de ceux qui espèrent encore, et parfois à tort.)
Reste, pour reprendre les premiers termes de ta question, que non, je ne suis pas vraiment d’accord : en un sens la musique et la façon d’écrire n’évoluent pas, il s’agit juste de toujours écrire de belles chansons, de grandes chansons, des chansons qui touchent, qui ont de l’envergure et qui font mouche (enfin je crois hein), des chansons populaires et exigeantes sans en avoir l’air (et l’inverse) avec les matériaux dont on dispose. Les nouvelles données (suivez mon regard). « La chanson française reste toujours à inventer », je crois que c’est Gainsbourg qui disait ça. Et il suffit de s’y coller, de prendre le temps et la mesure de s’y coller. Qui s’y colle ?
Pourquoi d’après toi, au travers un marché colossal et incontournable de la musique avec tous les acteurs que ça englobe, le métier d’artiste, ce choix de vie soit si souvent mal interprété, peu valorisé à savoir le temps que ça demande pour arriver à un résultat ?
Il me semble bien pour commencer de poser une chose, notamment aujourd’hui où la paupérisation des classes moyennes et inférieures est grandissante : la plupart des gens en chient financièrement. Ils sont harassés par la vie dans son aspect le plus trivial : j’allais dire « métro, boulot, dodo », mais finalement ça c’est presque devenu un luxe. Quand tu as le triptyque « métro, boulot, dodo », c’est que encore, ça va, tu es protégé. Mais bref, ce que je veux dire c’est que plein de gens n’ont pas l’opportunité de laisser s’exprimer (ou de construire parce qu’en fait ça se cultive, ça se construit) leur nature artistique, d’avoir cette respiration-là. Quand tu es pauvre et que tu es dans la nécessité, le combat permanent pour assurer tes besoins primaires, tu ne peux pas créer. Il faut un confort pour créer. Il faut de la vacance. Dans la tête et dans ta vie. Mais c’est pareil pour le riche, ou le trop riche, monopolisé par ses affaires, d’où « Le Blues du businessman ». Il est envahi par la question de l’argent lui aussi, il n’a plus de place pour le reste. Donc l’artiste, à la limite, c’est celui qui pourrait ou serait entre les deux, à l’intersection des mondes, ni riche ni pauvre, ou ni trop riche ni trop pauvre, pour avoir pu et su préserver du temps libre et de l’expression personnelle. Je me rappelle d’une interview de Dominique A lue il y a longtemps et je crois qu’on lui avait demandé ce qu’il préférait dans sa vie ou son activité d’artiste ou alors plus largement qu’elle était sa plus grande fortune, un truc comme ça, et il avait répondu « Pouvoir disposer de mon temps ». Et ça m’avait frappé tellement c’était simple et vrai. Pouvoir disposer de sa vie quoi. Je me rappelle ultérieurement d’une interview de l’écrivain François Bégaudeau où il disait la même chose, qu’il aimait lire, depuis tout jeune, et qu’il avait eu très tôt conscience qu’il allait devoir défendre ça, son temps de lecture, qu’apparemment avec la vie d’adulte qui allait arriver on allait vouloir lui enlever ça, son temps libre pour lire et même écrire et alors très tôt il s’est mis en tête de trouver un moment de défendre ce temps libre là au regarde la société et qu’on le laisse tranquille là, qu’on empiète pas sur son temps libre. En écho-prolongement de celui de Dominique A ces propos-là m’ont beaucoup parlé. Je veux dire, moi j’ai jamais u quoi faire comme métier dans la vie. J’avais même pas de projet de faire journaliste ou artiste comme métier. Pour moi ce n’était pas des métiers, pas des perspectives que j’envisageais mais je trouvais ça terrible de devoir à un moment donné entrer dans la vie active, la vie d’adulte et de me faire accaparer mon temps libre, mon temps de rêverie, mon temps-passion, ma vie-passion et de basculer dans le côté militaire du « subviens à tes besoins », « gagne ta vie ». Ah, gagner sa vie… Est-ce que j’allais la perdre ? Ma vie de rêveur, ma vie de passionné, ma vie de poète ? Et donc moi je sais que ça a été un combat et que ça l’est toujours de dégager assez de temps pour pouvoir continuer à rêver et à concrétiser la puissance du rêve et de la création artistiquement. Ce n’était pas donné sur mon chemin, c’était une possibilité, c’était à ma portée sinon ça n’aurait pas pu avoir lieu mais j’ai dû me battre pour que cela arrive, il a fallu plein de hasards et de temps et de combats pour que ça arrive et que ça commence à ressembler à quelque chose, dont l’étape journalistique évoquée tout à l’heure, qui a été elle-même combat artistique, j’ose le dire ainsi. Et là ça rejoint la question de tout à l’heure : « Est-ce qu’on choisit d’être un artiste ou pas ? » Là ça rejoint cette question. Moi je crois que je n’avais pas vraiment le choix. En fait j’avais ce désir et cette potentialité au fond de moi et si je n’avais pas trouvé le moyen d’ouvrir la porte à cela, j’aurais été mort, cramé, car ça coïncidait trop avec ma force de vie et d’épanouissement, c’était trop dans mon cœur et dans mon âme pour que je passe à côté. Donc j’ai écouté cette intuition-là de plus en plus et j’ai essayé petit à petit, de plus en plus de construire ma vie autour de ce rêve, autour de ce désir, et de le faire grandir. Prosaïquement, ça a été possible parce que j’ai pris ce qu’on appelle des « jobs alimentaires ». (Tous les jobs ne sont-ils pas alimentaires ? Si.) J’ai essayé de m’accommoder de boulot à temps partiel et de vivre avec le moins d’argent possible pour dégager le plus de temps possible (et le plus de temps de cerveau disponible) pour créer. Et j’en suis là aujourd’hui. C’est un luxe précaire, mais c’est un combat vital pour moi. D’ailleurs quand on me demande si je vis de ma musique, je réponds : « Oui, spirituellement ». Et c’est vrai, parce que sinon, financièrement elle me coûte de l’argent, je m’autofinance. Donc voilà, tout ça pour dire que l’artiste, a priori, c’est celui qui a réussi à défendre ça. Ce temps pour lui. Ce temps pour s’occuper de son expression, pour faire retour sur lui, sur ce qu’il vit et en faire des objets d’expressions artistiques, quelque soit leur valeur pour autrui. Il est dans ce luxe apparent qui ne devrait pas être un luxe mais qui malheureusement en est un. Donc primo ça peut rendre jaloux. Il faut être clair : c’est le côté potentiellement bourgeois et égotiste de la chose artistique. Donc deuxio, j’ai comme envie de dire, si tu es dans ce pseudo-luxe il faut savoir en faire quelque chose de touchant et d’utile pour les autres, qu’ils soient ou non dans ce même luxe que toi. Mais encore plus peut-être s’ils ne sont pas dans ce même luxe que toi. Et peut-être que certains artistes sont mal perçus parce que l’espace médiatique est saturé de faux artistes, de gens faussement inspirés et qui n’ont pas su ou pu convaincre qu’ils transformait cette position enviable dans laquelle ils sont en chanson désirables pour les autres. Alors les gens se disent spontanément que c’est du gâchis, du foutage de gueule, tu vois, que tout ça c’est comme du temps et de l’argent mal investis, un abus de privilège en quelque sorte, et que au bout de la chaîne il n’y a pas redistribution dans la force (universelle !) que suscite l’objet de création (qui par ailleurs n’est jamais garanti de toucher sa cible, ça fait partie du jeu). Mais voilà j’émets cette hypothèse. C’est une façon d’envisager le truc. Le côté sport de riche dont je te parlais plus haut. C’est une des miennes en tous cas. Ou alors peut-être que les gens ne se rendent pas compte du boulot que cela demande de faire des chansons et que ça vient redoubler l’intensité et la violence de leur jugement. Je ne sais pas. Et en même temps le temps passer sur une chanson, le boulot qu’on y a mis n’est pas forcément un argument de valeur, un gage de qualité. On n’a pas en tous cas à faire valoir ça aux yeux des gens, c’est pas leur souci, le truc c’est : « Est-ce que la chanson est bonne, est-ce qu’il y a magie ? » C’est tout. Moi je suis dans ce délire là parce que y’a que ça quime fait vibrer et qui me met en mouvement. C’est pour ça que je suis capable de m’autofinancer et de passer 6 ans sur un disque que personne n’attends, tu vois ? Mais bon… Tu penses vraiment que les artistes (là j’essayais surtout de penser surtout aux chansons parce que si on part sur l’art contemporain c’est parfois hautement plus suspect ahah !), tu penses vraiment que les auteurs-compositeurs-interprètes sont si mal perçus que ça ?
Les artistes sont peut-être mal perçus parce que beaucoup n’ont plus rien à dire. Parce que beaucoup ne disent plus rien du monde dans lequel on vit. Alors bien sûr que c’est difficile parce que le monde est devenu ultra-complexe. Et qu’il nous apparaît aussi comme tel parce qu’on est de plus en plus connecté, dans une situation mondialisé, et pas seulement les deux pieds sur notre lopin de terre. Mais je sais pas, dans la culture rock et dans la chanson, on a été habitué, à la fois bercé et secoué par des chanteurs qui disaient des choses. Quand Dylan sortait un disque je pense que ses fans se demandaient sur quoi il allait s’exprimer, ce qu’il allait dire. Pareil pour les albums de Léo Ferré, de Gainsbourg, de Lou Reed, de Bowie, de Morrissey… Je sais pas, ce n’était pas juste du divertissement. Voire ce n’était pas du divertissement. C’était de l’art tellement libre, inspiré qu’il avait une portée politique. Ça disait quelque chose. Aujourd’hui je trouve que beaucoup des artistes exposés, médiatisés n’ont plus rien à dire, ils s’autocensurent ou ils sont castrés, à l’image du monde médiatique dans lequel ils évoluent et qui les portent au nue. On l’a notamment vu pendant la crise Covid. Ces artistes qui pleuraient de ne plus pouvoir tourner. Ou qui ne disaient rien face à tout ce qui se passait. Pas un pour s’exprimer. De peur de diviser, perdre son public. Et ça je crois que les gens en ont marre. C’est comme pour la politique. Ils veulent des chanteurs qui vivent et disent ce qu’ils pensent. Et qui pensent des choses, qui ont un regard, un avis, qui se mouillent… Je veux dire, pfff, on entend souvent dire de Benjamin Biolay que c’est une forte-tête et tout, mais non, c’est les médias tièdes de l’establishment qui disent ça (eux qui ont fait ce qu’il est) : Biolay il a rien à dire, il est sympa hein, c’est pas la question, mais il a rien de rebelle, et il n’a jamais vraiment rien eu de tout ça, il a juste toujours voulu en être, réussir et c’est devenu une sorte de François Hollande de la chanson pop française. Je trouve. Un truc mou, un Flanby. Nan, je pense que les gens en ont marre de la start-upisation des artistes. Enfin c’est con de dire « ils veulent » mais… On veut des choses plus flamboyantes. Qui ne veut pas retrouver des figures fortes et sensibles comme Brel, Brassens, Brel, Ferré… Ou Björk, Tori Amos, PJ Harvey ?!
Depuis 2015, 3 albums sur les plateformes digitales, 1 cd en physique, tout ça accompagné de clips, tu les fais vivre sur scène, prochaine étape, la sortie d’un album pour 2023 ?
Oui, c’est à peu près ça ! Disons que pour l’instant j’ai sorti mon premier album en CD, Sonique-moi. Il est disponible en VPC (me contacter pour ceux que ça intéresse) et comme toutes les chansons que je sors il est en écoute via des clips sur ma chaîne Youtube (pour l’instant je mets tout en clip, c’est mon côté Michael Jackson et Nouvelle Vague !) et sur mon Bandcamp. Il est également disponible sur les plateformes digitales mais dans une ancienne version, il faut que je mette ça à jour. Mon deuxième album, Amy, est également en écoute sur Bandcamp et Youtube mais je n’ai pas souhaité pour le moment le sortir en CD, j’ai préféré mettre l’accent sur le troisième album, Origami, qui va donc sortir tout début 2023. Pourquoi ? Parce que contrairement aux deux premiers qui sont essentiellement « chanté-parlé » car basés sur des textes ayant, indépendamment de la musique, véritablement l’existence et la nature de poèmes, ce troisième album devrait dissiper le malentendu qui consiste parfois à croire que je suis un slameur ou un juste ou un poète qui met ses poèmes en musique. Du moins je l’espère car Origami a été fait d’une toute autre manière, les textes ont vraiment été fait sur la musique et tout est chanté. J’ai toujours aimé chanter et il y a vraiment eu cette envie-là cette fois, écrire vocalement. C’est donc un vrai album de chansons, avec beaucoup de chant et pas seulement le mien d’ailleurs, un vrai album music pop indépendante qu’on a souhaité le plus métisse et hybride possible. C’est-à-dire qu’il y a à la fois de la chanson pop indé et des influences world, orientales, des éléments électroniques et des sonorités tribales, de la dream pop et du jazz rock ahah ! On a essayé de mélanger tous les genres pour ne pas faire une musique de genre, de prendre la plus grande palette qui soit, de ne pas se restreindre (vu que les outils aujourd’hui le permettent), de prendre tout ce qu’on aime… Je crois qu’on a voulu faire notre Ok Computer ou notre Fantaisie Militaire tant qu’à faire, tu vois ? Ce genre d’album-creuset qui sont vraiment faits pour écouter chez soi de soi à soi. Et ça prend du temps. C’est pour ça qu’on a mis autant de temps ! On voulait vraiment tout soigner, donner le max… L’autre jour, à l’occasion des 40 ans de Thriller, je lisais que Michael Jackson avait poussé la folie à faire réaliser 91 mix différents pour cet album et qu’à un moment il avait fallu lui dire stop Michael. (D’ailleurs ça a été un peu pareil pour le Melody Nelson de Gainsbourg, la maison de disque a dû lui enlever de le truc des mains sinon il y serait encore.) Et l’autre jour, j’en parlais donc à « mon » musicien sur l’air de : « Petit joueur, Michael ! » Sérieusement, avec nos modestes moyens techniques et notre niveau à nous, on a poussé la folie dans un registre similaire et on a réussi à s’arrêter nous-mêmes en se disant : « C’est bon, ça y est, c’est vraiment ça qu’on voulait ! » Alors voilà, attention, Origami ça va être mon Thriller !
Portrait Chinois : si tu étais …
Une citation ?
« Elle est retrouvée !
– Quoi ? L’Eternité
C’est la mer allée
Avec le soleil »
Rimbaud
Un son ?
Un ballon qui rentre dans un panier sans rien toucher.
Un instrument ?
La voix. La voix n’est pas un instrument. La voix est moins et plus que ça.
Une chanson ?
« Airbag », la première chanson du troisième album de Radiohead, Ok Computer. A sa sortie à l’été 1997 j’étais dans un magasin de disques à Bruxelles, il était disponible à une borne d’écoute et quand j’ai posé le casque sur mes oreilles j’ai eu une révélation. L’autre jour j’écoutais une interview de François Ruffin sur le site Thinkerview et on lui demandait quels livres l’avaient marqué. Il a répondu notamment : « Question de sociologie de Pierre Bourdieu, ça a transformé mon existence. J’ai eu une épiphanie en lisant le dernier chapitre qui s’intitule « Racisme de l’intelligence. Je peux le dire vraiment, j’ai eu une sorte de crise mystique, je veux dire que le temps s’est arrêté, tout s’est troublé en moi et je sais pas à ce moment-là si ça a duré une minute, dix minutes ou une heure. » Voilà, j’ai eu ça sur ce disque-là, d’emblée, de part en part, ça m’a traversé.
Un clip ?
« Delicate » de Taylor Swift.
Un personnage ?
Actarus.
Merci infiniment Sylvain Fesson pour cette mise à nu, ce regard sur la musique qui fait partie de ta vie, de la vie qui j’espère donneront l’envie aux lecteurs de rentrer dans ton univers et t’ entendre sur ton prochain album mais également de suivre tes chroniques en tant que journaliste.
Musicalement : MAM